lundi 9 septembre 2019

Émile


Mon père nous a quittés il y a bien longtemps ; je n’avais que vingt-huit ans.
Né il y a plus d’un siècle, ses parents l’avaient prénommé Émile, tout comme l’avait été son oncle maternel, personnage pour le moins austère.

Si, enfant, je ne me suis pas vraiment posé de questions quant à son prénom – que je trouvais cependant quelque peu désuet à le comparer avec ceux des pères de mes copains d’école –, je  m’interrogeai bien plus tard sur les raisons qui avaient poussé mes grands-parents à l’appeler ainsi. Puisqu'il était natif du genevois français (j’entends par là l’étroite bande de zone franche qui entourait la Suisse et donc le canton de Genève, au pied du Mont Salève), je finis par faire un rapprochement avec le grand philosophe Jean-Jacques Rousseau, auteur du fameux Émile. Les souvenirs conservés dans ma mémoire de collégien et lycéen, des textes – pour certains révolutionnaires avant la date – du grand érudit et non moins prolifique écrivain, expliquaient à mes yeux ce prénom dont je me sentais de plus en plus fier. Mais Jean-Jacques était encore loin de m’attirer, craignant de ne voir dans ses pages que de longues et peu attirantes réflexions, théories, aventures romanesques et autres « confessions ». Peut-être la Profession de foi du vicaire savoyard aurait-elle pu m’attirer, le vocable « savoyard » ayant été de tout temps un qualificatif positif pour le fils de haut-savoyard que j'étais !
Mais cet Émile ne cessait de m’interpeller. Plus les années passaient, plus je devenais adulte et mûr, plus je me disais qu’il me faudrait bien un jour acquérir cet ouvrage.

Il y a quelque mois, me rendant dans ma librairie parisienne préférée du Quartier latin, j’accédai à l’étage des livres de poche puis me dirigeai vers la lettre « R ». Quelle surprise ! Rousseau emplissait pas moins de deux rayonnages ! Il était donc encore, en ce début du XXe siècle, sacrément d’actualité ! L’Émile n’y figurait pas, hélas ; on ne le trouvait qu’en édition de luxe, celle de la Pléiade. Pour autant, et comme j’étais cette fois fermement décidé à découvrir ce grand auteur, je ne baissai pas les bras et, quitte à entrer dans l’univers du genevois, quoi de mieux que de débuter par ses Confessions (en deux tomes). Quelque sept cent quarante pages (outre les abondantes notes) pour ces douze livres et un peu plus de trois mois pour tout savourer ! Et quelle formidable révélation !

Il n’était pas une journée ni une soirée sans que je me saisisse de l’ouvrage, entièrement absorbé, captivé par ces lignes d’une franchise incroyable. Oui, une véritable révélation où, non seulement les raisons qui avaient poussé mes aïeuls à prénommer ainsi leur fils devinrent évidentes, mais aussi parce que d’un coup, ce père parti bien trop tôt et qui m’avait tant manqué dans mon éducation d’homme puis de père en devenir, prit subitement une toute autre dimension.
J’avoue humblement que je ne m’attendais pas à une telle découverte, imaginant davantage, et bien à tort, au travers de cette figure du siècle des Lumières, un auteur hermétique, difficile à lire, fastidieux. Sans doute le résultat d’un enseignement que je ne captai pas assez bien alors, ou que je ne compris pas faute de bases solides comme d’un esprit pas encore assez ouvert.

Aujourd’hui, c’est un gros volume de la Pléiade qui m’attend, incluant la totalité de l’Émile dans ses différentes versions. Et il n’est pas improbable que dans les années à venir d’autres écrits viennent s’ajouter à ces lectures (Rêveries du promeneur solitaire, Julie ou la Nouvelle Héloïse, Du contrat social, par exemple).

Ce n’est pas la première fois que j’aborde la littérature (quelles qu’en soient ses formes) dans ce blog. En effet, certaines de mes lectures m’ont tellement captivé, passionné, enrichi que je ne peux me résoudre à les garder pour moi seul. Le partage me semble incontournable. Balzac, Proust, Hérodote, Strabon, Platon, pour ne citer qu’eux, apparaissent ainsi au fil de mes billets. Aujourd’hui Rousseau. Il y en aura d’autres, c’est évident !

dimanche 4 août 2019

L’Amazone, un fleuve dans la démesure.


La remontée de l’Amazone, depuis Manaus, sur un petit bateau de croisière, vers la triple frontière Brésil, Colombie, Pérou, en l’occurrence la ville de Tabatinga, représente vraiment une aventure exceptionnelle à plus d’un titre, presque un défi contre les éléments. Ce fleuve, qui prend le nom de Solimões jusqu’à son arrivée au Pérou où il retrouve son appellation initiale, est en effet à lui seul un monstre. Imaginez : à Manaus, sa largeur frise les trois kilomètres (son tributaire, le río Negro, qui le rejoint plus en amont, peut mesurer quant à lui pas moins de dix kilomètres). À Tabatinga, elle est encore de deux kilomètres et demi. Sa profondeur est de plusieurs dizaines de mètres et atteindrait en certains lieux la centaine de mètres ! Ce n’est pas un fleuve, c’est un véritable phénomène, vomissant, charriant, surtout en cette période de décrue (juillet 2019), une quantité impressionnante de déchets naturels de toutes sortes, branchages, troncs d’arbres, îles végétales (comme sur le Nil) faites de débris décrochés, arrachés aux rives instables par un courant impétueux contre lequel même un bateau puissant doit lutter, îles qui n’ont de cesse de se développer au gré des flots bouillonnants.

L’Amazone m’a impressionné, je l’avoue, et, même si la comparaison peut paraître osée, elle m’a fasciné, ensorcelé autant que la péninsule Antarctique. Une totale démesure, une invraisemblable stupeur, une intensité d’émotions comparable qui, aujourd’hui encore, ne m’ont pas laissé indemne. Depuis longtemps habitué aux paysages verticaux, aux montagnes imposantes, aux sommets arrogants mais non moins saisissants, aux massifs couverts de neige délimitant l’horizon, j’ai été confronté au même gigantisme invraisemblable, celui de l’horizontalité. Imaginez. Trois bandes : celle du fleuve, limoneux, vivant, ondoyant, en pleine irruption[1], puis celle du ciel, immense, démesuré lui aussi, tout autant que ces cumulus gigantesques qui parfois se déversent en tonnes d’eau dans un fracas épouvantable, enfin une étroite bande délimitant ces deux espaces, les sectionnant net comme un scalpel, la forêt. Forêt primaire, souvent inviolée, qui paraît si fragile vue de loin, si frêle. Mais, une fois mis le pied à terre ou navigant prudemment sur de modestes pirogues manœuvrées à la pagaie, c’est dans une formidable cathédrale de verdure que l’on pénètre. Une cathédrale imposante et silencieuse, qui exige la retenue et l’admiration, mais dont l’accès est réservé à l’initié, à l’amérindien audacieux, Tikuna, Matis ou Marubo, respectueux de ce temple, son temple. Ici, les piliers ne sont pas de pierre mais soutiennent une canopée riche et vivante, des troncs phénoménaux dont la hauteur atteint et dépasse même les quarante, cinquante mètres. Règne d’un étrange silence, juste perturbé par le cri d’un oiseau ou le râle inquiétant mais inoffensif d’un singe hurleur. Quant au paresseux, niché tout en haut d’un kapokier, bien malin celui qui saura l’apercevoir.

L’Amazone, l’Amazonie. Quelle splendeur, quel retour aux origines de notre planète comme elle devait l’être jadis ! Comme un continent à elle seule, monstrueuse, démesurée, violente dans ses soubresauts, magique et inquiétante, superbe et ensorcelante, terriblement attachante. Je l’ai aimée, j’y retournerai… bientôt.


[1] « débordement, envahissement de la mer, d’un fleuve sur les terres ». Nodier et Ackermann, Firmin Didot, 1857.

samedi 20 octobre 2018

Honoré de…


Balzac, bien sûr !
Cela fait plus de cinquante ans que je côtoie cet écrivain exceptionnel et fécond.
En 1965, alors en seconde C au lycée Condorcet à Paris, mon professeur de français (mais aussi de latin !), Jean-Marie Pény, que j’ai évoqué dans le livre Appetitus noscendi (calamasol, 2016), nous avait « imposé » de lire puis de commenter Le Père Goriot. Quelle épreuve, malgré l’aide ô combien patiente de mon père ! J’en gardai un amer souvenir. Mais il y eut pire quand il fallut me lancer dans cet autre ouvrage, La recherche de l’absolu. Je croyais, bien naïvement et plutôt inculte, qu’il s’agissait là d’un livre de philosophie ! Mais je fis bien vite volte-face, découvrant qu’il ne s’agissait nullement de cela, et en poursuivis la lecture avec passion. Déjà un signe ! Le troisième ouvrage inscrit dans la liste du docte professeur ne fit que confirmer à mes yeux la sagesse de ses choix : La peau de chagrin me ravit tout autant.
Les années passèrent. J’abandonnai pour un temps le grand romancier, l’oubliant presque, avant de le (re)découvrir au début des années 2000.
Aujourd’hui, ses livres constituent presque un rayon entier de ma « blubliothèque » – soit près de trente ouvrages se serrant les uns contre les autres. Et je sais que c’est loin d’être fini.

Je ne vais pas entreprendre ici un long éloge de Balzac. D’autres que moi, et bien plus compétents, l’ont déjà fait. Ce que je souhaite pourtant mentionner, alors que ma quête de nouveaux romans de ce monstre de l’écriture devient chaque fois plus difficile (Séraphita est quasiment introuvable en librairie), c’est que ce natif de Tours, mort à cinquante ans à peine, a également écrit moult nouvelles. Et celles-ci sont exceptionnelles ! En effet, on y trouve en condensé tout le génie du grand homme. Que certaines fassent une dizaine de pages tout au plus, peu importe, la jouissance du lecteur est à son comble. Comme si l’auteur avait réussi ce tour de force de rassembler en de courts récits non seulement ses idées majeures mais aussi, et surtout, de nous offrir les plus belles pages de sa prose incomparable au style foisonnant, flamboyant et au vocabulaire immensément riche.

Oui, outre ses romans, il faut lire les Nouvelles de ce grand Honoré de Balzac, qu’on les trouve rassemblées sous un seul volume ou à la suite d’un titre plus connu. Si vous êtes un fervent admirateur de cet écrivain hors norme, ces « petites » histoires ne pourront que vous ravir.

vendredi 1 juin 2018

À Pierre.

Ce matin, en ce 31 mai 2018, j’étais à l’église Saint-Roch à Paris.
Ce matin, alors que durant des années, je l’avais vu debout, imposant, majestueux, impressionnant presque, je l’imagine, là, à quelques mètres de moi, allongé, muet, immobile, dans ce cercueil de bois blond, si grand, si long. Aussi, je préfère me remémorer, avec un sourire intérieur, notre première rencontre…

Celle-ci avait eu lieu il y a un peu plus de trente ans, en janvier 1988, dans l’un des studios de TF1, récemment privatisé, rue Cognacq-Jay. Déjà tout un symbole.
Pierre… Bellemare a littéralement changé ma vie, d’un coup, comme avec une baguette magique !
Avec lui, grâce à lui, par lui, j’ai vécu les plus belles, oui, les plus magnifiques années de ma vie professionnelle.

Il avait eu l’idée géniale de lancer le téléachat en France, idée qui avait déjà fait ses preuves depuis près de trente ans aux États-Unis. Mais il avait su l’adapter à notre pays, lui, le formidable conteur d’histoires. Désormais, l’acheteur que j’étais allait se mettre en quête de produits « racontables », terme que j’inventai pour expliquer ce nouveau et inédit système de distribution auprès de fournisseurs souvent incrédules. Les catalogues de vente par correspondance, pour lesquels j’avais travaillé durant des années, devenaient d’un coup dépassés et obsolètes.
Pierre magnifiait chaque produit, le décrivait, le décortiquait à loisir avec sa complice Maryse, dans ses plus intimes détails. Rien n’était caché au client… émerveillé et fasciné.

Pierre, oui, Pierre Bellemare a changé ma vie, l’a rendue d’un coup fascinante, enivrante, passionnante. Tout était possible, tout s’avérait réalisable, sans ambiguïté, sans fausse promesse. Du vrai, du tangible, de l’incontestable.
Lorsqu’un jour, revenant d’un pays lointain, je lui suggérai la possibilité de vendre des voyages à l’écran, sa réponse fut immédiate. Oui ! « Proposez-moi des destinations. Si elles me conviennent et correspondent aux envies, désirs et rêves de notre clientèle, je vous les validerai… et c’est vous qui les vendrez à l’écran ». Et cela dura ainsi dix années ! Dix années où des « clients », dont certains n’avaient jamais pris l’avion de leur vie, se sont retrouvés à l’autre bout du monde, pour leur plus grand bonheur !
Ah, Pierre, que ces années passées à vos côtés ont été « formidables » ! Oui, vous avez été formidable…

Alors, ce matin, j’étais, malgré la tristesse immense de nous avoir quittés, pleinement heureux et fier d’avoir eu la chance, un jour, de croiser votre route. Quelle chance, véritablement !
Mes enfants resteront à jamais marqués, grâce à vous, à cause de vous !, de ces années uniques passées à vos côtés.

Et surtout, là-haut, comme ce fut évoqué ce matin, continuez à conter, à raconter. Ils ne risquent pas avec vous de s’ennuyer… pour l’éternité !


Merci Pierre !

dimanche 18 février 2018

HTPS

Il était temps de rompre cette trop longue période de silence ! Ce nouveau billet en sera le prétexte ; mes lectures, actuelles ou passées, constitueront une nouvelle fois le fil conducteur de ces quelques lignes.

HTPS. Nom de code ? Que nenni ! Pas plus que le moyen de se connecter à un lien hypertexte ! Non, tout simplement une sorte de porte ouverte sur le savoir historique, sur « l’occident en train de se faire » et qui a été magistralement décrit par certaines des plus grandes figures de l’Antiquité. Témoins oculaires, racontant ce qu’ils ont vu, vécu même parfois, ou rapportant des faits qui leur furent relatés, avec certes plus ou moins de fidélité, ces grandes figures nous ont laissé des écrits qui, encore aujourd’hui, forcent l’admiration tant ils permettent de nous projeter dans un passé lointain remontant à plusieurs siècles avant notre ère. Malheureusement, tous ces écrits ne nous sont pas parvenus dans leur intégralité, les affres du temps comme les conditions de conservation ayant eu raison de leur état et ils demeurent à jamais perdus. Mais ceux qui nous restent constituent un formidable héritage dans lequel nous pouvons puiser à loisir pour nous faire une idée de l’état du monde connu à cette époque, cet occident qui se construisait.

Ces quatre géants que je vais évoquer brièvement ne sont bien entendu pas les seuls à nous avoir laissé de pareils témoignages. Mais ils furent sans aucun doute les premiers à raconter, pour les transmettre aux générations suivantes, leur formidable moisson, tant historique que géographique. En ce sens, on peut les traiter d’« initiateurs », de défricheurs. La lecture de leurs vastes ouvrages, en ce XXIème siècle encore naissant, ne peut que nous inciter à davantage d’humilité face à la manière dont le monde contemporain évolue, comme à mieux réfléchir sur l’état du monde de jadis comparé à celui dans lequel nous évoluons quotidiennement.
Mais il est temps de dévoiler ces mystérieux HTPS !

- Hérodote (– 480 à – 425 avant JC). Considéré comme le Père de l’Histoire.
Ces Enquêtes (historiae en latin) forment un récit exceptionnel, d’une richesse inouïe et font de leur auteur l’un des précurseurs de l’histoire universelle. Mais il est aussi (car, comme n’a cessé de le répéter Paul Veyne, la géographie est indissociable de l’histoire, « de la comparaison naît la lumière »[1]) l’un des premiers géographes. Lire les Enquêtes c’est partir pour une folle aventure qui emmène le lecteur, vite passionné, vers les limites extrêmes du monde connu de l’époque, tant vers l’est (l’Asie, jusqu’aux portes de l’Inde), l’ouest, le nord (les territoires boréens) que vers le sud, le continent africain que l’on nommait Libye.

- Thucydide (– 460 à env. – 397 avant JC). A la fois historien et homme politique.
 L’auteur de la fameuse Guerre du Péloponnèse qui se déroula sur un peu moins d’une trentaine d’années et opposa les deux grandes cités rivales, Athènes et Sparte. Relatant ce long conflit avec un souci extrême de l’exactitude et donc du détail, Thucydide apparaît comme un historien majeur. Si l’on peut à juste titre se passionner pour les aventures et les descriptions relatées par Hérodote, il ne faut pas se laisser impressionner par la taille de son ouvrage. Car il se lit, se dévore même oserai-je écrire, avec une égale passion. Au point que vingt ans après une première lecture j’eus envie, comme avec le natif d’Halicarnasse, de me plonger à nouveau dans ce formidable récit dont bien des épisodes sont encore aujourd’hui dans les mémoires (ceux de Marathon, des Thermopyles, de Platée ou encore de Mégare pour ne citer que les plus connus).

- Polybe (env. – 206 à env. – 124 avant JC) Autre grand historien grec, après Hérodote et Thucydide. Il est le grand historien de la conquête romaine.
Il est à l’origine de ce présent billet ! Je n’ai encore parcouru, à ce jour, que deux cent pages de son imposante Histoire qui en comporte, dans l’édition Gallimard de 2003, notes comprises, près de mille cinq cent ! Le voir cité plusieurs fois dans les écrits du personnage suivant, mais également dans bon nombre d’autres ouvrages, contemporains ou non, me donna envie de partir à sa découverte. Mais déjà, quelle richesse, que de détails dans les combats entre les Romains et les Carthaginois, que de références géographiques précises qui font également de lui un grand géographe !
Ainsi, peu à peu, s’était formée dans mon esprit une image passablement précise et vivante de ces époques reculées que, plus jeune, je mélangeai allègrement, aussi bien en termes de géographie que d’histoire. Car, il faut bien l’admettre, l’enseignement que l’on nous dispensait, écolier, puis collégien,  lycéen enfin, était loin d’être aussi vivant que toutes les pages de ces illustres anciens !

- Strabon (– 64 avant JC à 25 de notre ère) Géographe grec auteur de la Géographie.
Son œuvre, vaste et amplement détaillée, comporte dix-sept livres. Les éditions des Belles Lettres en ont fait une publication remontant sur plusieurs dizaines d’années, édition de qualité, généreusement annotée, avec cartes détaillées… et bilingue. Il m’aura fallu un peu plus de six années, sans me presser car je tenais à les savourer, pour lire tous les tomes ! La lecture fut là aussi passionnée, n’hésitant pas à me munir de cartes contemporaines pour suivre les descriptions de Strabon. Il utilisa de nombreuses sources, dont celles de Polybe, Ératosthène, de Posidonius, d’Arthémidore ou encore d’Aristobule.
Strabon reste pour moi, à ce jour, un compagnon de voyage unique qui m’a ouvert un vaste champ de recherches. Il a amplement élargi, si elle pouvait encore l’être, ma curiosité. Il est indéniable que certains des pays où je me suis rendu ces dernières années ont été inspirés par la découverte de ces pages foisonnantes.



[1] Comment on écrit l’histoire, Éditions du Seuil, 1971.

samedi 2 septembre 2017

Le Pla pays

Été 1959. J’avais juste onze ans. Ma mère, notre mère, Alma, après une première expérience pas trop réussie sur la côte cantabrique, non loin de Santander (la mer n’était pas très chaude et assez agitée) décide de changer d’horizon, ou plutôt de mer, et nous emmène tous les cinq, avec notre père qui allait l’adorer, sur la Costa Brava, dans un petit village, en fait une petite crique abritée, non loin de la bourgade de Palafrugell, Tamariù (dont le nom rappelle évidemment le tamaris, arbre élégant qui orne encore aujourd’hui la jolie promenade – désormais aménagée – qui donne sur la plage de sable blond). Mais pourquoi avoir choisi cet endroit idyllique ? Il est hélas trop tard pour le lui demander. Nous y avons passé des séjours inoubliables, emplis de souvenirs les plus fous et parmi les plus riches de notre enfance puis de notre jeunesse. Ma mère fit d’ailleurs des émules et quelques-unes de ses amies d’enfance vinrent à leur tour  y passer les mois d’été. Je m’y fis un ami, le fils de nos voisins catalans, de La Bisbal, qui venait y passer avec ses parents et grands-parents tous ses étés, et qui continue à y venir les longs mois de printemps et d’été, voire de début d’automne, avec sa femme, dans leur bel appartement à deux pas de la plage.

Toujours est-il que près de soixante années plus tard, après y avoir emmené à mon tour pour les vacances mes filles aînées, je me suis retrouvé à nouveau dans ce petit paradis. Il n’a guère changé depuis, le manque de place entre les falaises vermillon sur la gauche et gris acier sur la droite qui encadrent la petite baie empêchant toute construction. Il faut juste porter le regard en arrière, vers la forêt de pins et de chênes liège, pour découvrir quelques nouveaux bâtiments, heureusement masqués par les arbres dont la plupart doivent être aujourd’hui centenaires.
Et voilà qu’à présent mes filles, marquées elles aussi par leurs séjours d’enfance, viennent avec leur  famille, logeant dans les mêmes appartements que je louais jadis. Et je sens bien que leurs enfants, à leur tour, sont peu à peu gagnés par ce virus estival, reprenant les mêmes gestes, pêchant depuis le même petit débarcadère tandis que le soleil déclinant embrase les roches escarpées, réclamant les mêmes glaces et autres délices sucrés ! Et le père que je suis ne cesse de se remémorer ses propres souvenirs, toujours aussi vifs et précis, prenant par la main l’un ou l’autre (voire ensemble) de ces bambins ébahis et terriblement enjoués par ces vacances si différentes.
                
Mais je me dois cependant d’expliquer le titre un peu énigmatique de ce nouveau billet. Les langues, on le sait, m’ont toujours attiré, et ce d’assez bonne heure. Il n’en fallait pas plus, du haut de mes quinze ou seize ans, pour que je m’intéresse à ce curieux idiome qu’est le catalan, assez apparenté au vieux français, du moins à le lire. À l’époque, celle de Franco, il n’était utilisé que par les autochtones qui s’en servaient pour communiquer. La langue « officielle » restait évidemment l’espagnol que je possédais déjà bien. Ayant eu l’occasion, parmi les nombreuses visites que notre mère organisait – et cette curiosité insatiable m’a gagné à son tour ! –, de découvrir le site roman de San Pere de Roda, celle-ci dénicha dans une librairie de Palafrugell un livre en catalan intitulé L’Empordà, bressol de l’art romànic (dont on devine plus ou moins le sens : L’Empordà berceau de l’art roman). Je ne vais pas m’étendre sur ce nom d’ Empordà qui est celui de toute cette région, depuis la frontière française jusqu’à la commune de Playa de Aro située un peu plus au sud du port de Palamòs. On y distingue le Haut et le Bas Empordà, Palafrugell, et donc Tamariù, faisant partie de ce dernier. Empordà vient lui-même de la ville gréco-romaine d’Empuriès (ou Ampurias en espagnol), dont l’étymologie évoque emporium, signifiant « marchés, entrepôts ».

Je me délectai donc de ce livre, surtout de cette langue chantante et qui m’amusait, tant les consonances rappelaient le français. Il y eut ensuite une longue, très longue période où je ne m’intéressai plus à cette prose. Jusqu’à il y a quelques années où je découvris, sans doute par hasard, ou alors grâce aux informations de mon vieil ami José et de sa femme Imma, qu’un auteur fameux, traduit en français, était né à … Palafrugell ! Vite, je parvins à me procurer à Paris son livre le plus connu, que je préférai toutefois lire dans sa version traduite, Le Cahier Gris. Il m’enchanta d’emblée car il traitait de ses intarissables souvenirs de jeunesse dans cette région qui m’avait tant charmé, et me charme toujours pleinement. J’ai, depuis, lu plus d’une demi-douzaine de ses ouvrages, tous en catalan, dont un tome de ses mémoires lorsqu’il fut envoyé comme journaliste à Paris, en 1921, année de naissance de ma mère ! Ce grand écrivain va éclaircir à présent le titre de ce billet : Josep Pla (1897-1981). Cet été, j’ai même entrepris un court voyage dans l’arrière-pays pour identifier les lieux mentionnés tout au long des propos retranscris dans son livre Dos senyors où il évoque la vie de deux frères natifs des environs de Vic.

On aura compris, je l’espère, la double intention de ce billet. Un hommage à cet auteur fécond que je ne puis que recommander (dans ses traductions en français bien sûr ! Mais pourquoi ne pas tenter la lecture dans la langue originale ?) et dont je ressens à chaque fois un immense plaisir à lire la prose vivante, riche, si précise au niveau du détail, souvent colorée, voire même parfumée. Mais également une évocation de ce petit paradis bien caché, tout au bout de la route sinueuse qui descend vers la mer, où elle débouche quasiment sur la plage. Je ne doute pas qu’un jour mes petits-enfants y emmèneront à leur tour leurs propres enfants !


Ah, Alma, si tu pouvais imaginer !

lundi 3 juillet 2017

Dogme et hérésie.

Il faut oser lire Shulem Deen. Découvrir le terrifiant pouvoir destructeur de l’un (le dogme) et la force rédemptrice, libératrice de l’autre (l’hérésie).
Avec une franchise et une sincérité rares, l’auteur (né en 1974) de Celui qui va vers elle ne revient pas (traduit de l’anglais (américain) et édité chez Globe) a su raconter son long cheminement qui lui a permis de quitter l’ombre, ou plutôt les ténèbres, et de sortir à la lumière, mais à quel prix.

Ce livre édifiant nous ouvre les yeux, nous décille et rappelle que l’obscurantisme est encore, hélas, bien vivant de nos jours. Ne pas hésiter à se défier des religions quelles qu’elles soient afin d’être capable de se demander, de s’interroger un jour, avec justesse et perspicacité, « si nous n’avions pas été dupés, depuis des siècles, par de fausses affirmations » (p.234)


Comme l’a écrit, à propos de ce témoignage impressionnant, le journaliste Aurélien Ferenczi (Télérama  du 24 mai 2017), « Toutes les religions ont leurs extrémismes. Tous ceux qui les subissent n’ont pas la force de s’en sortir, et de la raconter… ».