samedi 2 septembre 2017

Le Pla pays

Été 1959. J’avais juste onze ans. Ma mère, notre mère, Alma, après une première expérience pas trop réussie sur la côte cantabrique, non loin de Santander (la mer n’était pas très chaude et assez agitée) décide de changer d’horizon, ou plutôt de mer, et nous emmène tous les cinq, avec notre père qui allait l’adorer, sur la Costa Brava, dans un petit village, en fait une petite crique abritée, non loin de la bourgade de Palafrugell, Tamariù (dont le nom rappelle évidemment le tamaris, arbre élégant qui orne encore aujourd’hui la jolie promenade – désormais aménagée – qui donne sur la plage de sable blond). Mais pourquoi avoir choisi cet endroit idyllique ? Il est hélas trop tard pour le lui demander. Nous y avons passé des séjours inoubliables, emplis de souvenirs les plus fous et parmi les plus riches de notre enfance puis de notre jeunesse. Ma mère fit d’ailleurs des émules et quelques-unes de ses amies d’enfance vinrent à leur tour  y passer les mois d’été. Je m’y fis un ami, le fils de nos voisins catalans, de La Bisbal, qui venait y passer avec ses parents et grands-parents tous ses étés, et qui continue à y venir les longs mois de printemps et d’été, voire de début d’automne, avec sa femme, dans leur bel appartement à deux pas de la plage.

Toujours est-il que près de soixante années plus tard, après y avoir emmené à mon tour pour les vacances mes filles aînées, je me suis retrouvé à nouveau dans ce petit paradis. Il n’a guère changé depuis, le manque de place entre les falaises vermillon sur la gauche et gris acier sur la droite qui encadrent la petite baie empêchant toute construction. Il faut juste porter le regard en arrière, vers la forêt de pins et de chênes liège, pour découvrir quelques nouveaux bâtiments, heureusement masqués par les arbres dont la plupart doivent être aujourd’hui centenaires.
Et voilà qu’à présent mes filles, marquées elles aussi par leurs séjours d’enfance, viennent avec leur  famille, logeant dans les mêmes appartements que je louais jadis. Et je sens bien que leurs enfants, à leur tour, sont peu à peu gagnés par ce virus estival, reprenant les mêmes gestes, pêchant depuis le même petit débarcadère tandis que le soleil déclinant embrase les roches escarpées, réclamant les mêmes glaces et autres délices sucrés ! Et le père que je suis ne cesse de se remémorer ses propres souvenirs, toujours aussi vifs et précis, prenant par la main l’un ou l’autre (voire ensemble) de ces bambins ébahis et terriblement enjoués par ces vacances si différentes.
                
Mais je me dois cependant d’expliquer le titre un peu énigmatique de ce nouveau billet. Les langues, on le sait, m’ont toujours attiré, et ce d’assez bonne heure. Il n’en fallait pas plus, du haut de mes quinze ou seize ans, pour que je m’intéresse à ce curieux idiome qu’est le catalan, assez apparenté au vieux français, du moins à le lire. À l’époque, celle de Franco, il n’était utilisé que par les autochtones qui s’en servaient pour communiquer. La langue « officielle » restait évidemment l’espagnol que je possédais déjà bien. Ayant eu l’occasion, parmi les nombreuses visites que notre mère organisait – et cette curiosité insatiable m’a gagné à son tour ! –, de découvrir le site roman de San Pere de Roda, celle-ci dénicha dans une librairie de Palafrugell un livre en catalan intitulé L’Empordà, bressol de l’art romànic (dont on devine plus ou moins le sens : L’Empordà berceau de l’art roman). Je ne vais pas m’étendre sur ce nom d’ Empordà qui est celui de toute cette région, depuis la frontière française jusqu’à la commune de Playa de Aro située un peu plus au sud du port de Palamòs. On y distingue le Haut et le Bas Empordà, Palafrugell, et donc Tamariù, faisant partie de ce dernier. Empordà vient lui-même de la ville gréco-romaine d’Empuriès (ou Ampurias en espagnol), dont l’étymologie évoque emporium, signifiant « marchés, entrepôts ».

Je me délectai donc de ce livre, surtout de cette langue chantante et qui m’amusait, tant les consonances rappelaient le français. Il y eut ensuite une longue, très longue période où je ne m’intéressai plus à cette prose. Jusqu’à il y a quelques années où je découvris, sans doute par hasard, ou alors grâce aux informations de mon vieil ami José et de sa femme Imma, qu’un auteur fameux, traduit en français, était né à … Palafrugell ! Vite, je parvins à me procurer à Paris son livre le plus connu, que je préférai toutefois lire dans sa version traduite, Le Cahier Gris. Il m’enchanta d’emblée car il traitait de ses intarissables souvenirs de jeunesse dans cette région qui m’avait tant charmé, et me charme toujours pleinement. J’ai, depuis, lu plus d’une demi-douzaine de ses ouvrages, tous en catalan, dont un tome de ses mémoires lorsqu’il fut envoyé comme journaliste à Paris, en 1921, année de naissance de ma mère ! Ce grand écrivain va éclaircir à présent le titre de ce billet : Josep Pla (1897-1981). Cet été, j’ai même entrepris un court voyage dans l’arrière-pays pour identifier les lieux mentionnés tout au long des propos retranscris dans son livre Dos senyors où il évoque la vie de deux frères natifs des environs de Vic.

On aura compris, je l’espère, la double intention de ce billet. Un hommage à cet auteur fécond que je ne puis que recommander (dans ses traductions en français bien sûr ! Mais pourquoi ne pas tenter la lecture dans la langue originale ?) et dont je ressens à chaque fois un immense plaisir à lire la prose vivante, riche, si précise au niveau du détail, souvent colorée, voire même parfumée. Mais également une évocation de ce petit paradis bien caché, tout au bout de la route sinueuse qui descend vers la mer, où elle débouche quasiment sur la plage. Je ne doute pas qu’un jour mes petits-enfants y emmèneront à leur tour leurs propres enfants !


Ah, Alma, si tu pouvais imaginer !

lundi 3 juillet 2017

Dogme et hérésie.

Il faut oser lire Shulem Deen. Découvrir le terrifiant pouvoir destructeur de l’un (le dogme) et la force rédemptrice, libératrice de l’autre (l’hérésie).
Avec une franchise et une sincérité rares, l’auteur (né en 1974) de Celui qui va vers elle ne revient pas (traduit de l’anglais (américain) et édité chez Globe) a su raconter son long cheminement qui lui a permis de quitter l’ombre, ou plutôt les ténèbres, et de sortir à la lumière, mais à quel prix.

Ce livre édifiant nous ouvre les yeux, nous décille et rappelle que l’obscurantisme est encore, hélas, bien vivant de nos jours. Ne pas hésiter à se défier des religions quelles qu’elles soient afin d’être capable de se demander, de s’interroger un jour, avec justesse et perspicacité, « si nous n’avions pas été dupés, depuis des siècles, par de fausses affirmations » (p.234)


Comme l’a écrit, à propos de ce témoignage impressionnant, le journaliste Aurélien Ferenczi (Télérama  du 24 mai 2017), « Toutes les religions ont leurs extrémismes. Tous ceux qui les subissent n’ont pas la force de s’en sortir, et de la raconter… ».

mardi 11 avril 2017

Poussières de vie.

Pour d’obscures raisons, je n’avais pas été convié, de même que quelques proches, au passage à l’état de cendres du corps défunt de mon oncle Henri il y a quelques mois (voir billet du 29 novembre 2016). Mais ce devait sans doute être ainsi.

Ce samedi 8 avril, tandis qu’un généreux soleil envahissait un ciel uniformément bleu, je me retrouvai, avec ces quelques proches, à flanc de colline, non loin d’Annecy, pour la dispersion de ces cendres, de ses cendres, cérémonie intime et quelque peu émouvante qui était une première pour moi. Mais l’émotion ne fut que de courte durée, tant le décor allait à merveille avec ce qu’avait souhaité mon oncle, le même d’ailleurs où l’on avait dispersé celles de son épouse près d’un quart de siècle auparavant. Mes quelques larmes furent vite séchées par la brise printanière et je ne savais que trop qu’Henri n’eut guère apprécié nous voir tristes en ces instants.

Lorsque la personne en charge de l’opération se mit à balancer, tout en l’entrouvrant à intervalles réguliers pour que le contenu se répande au gré de la douce brise, le réceptacle qui me fit aussitôt penser à un encensoir, je fus surpris par la légèreté de ces microscopiques particules. Celles-ci s’épandaient en un léger et diaphane nuage, comme si chacune de ces infinitésimales particules semblaient animées d’un mouvement qui leur était propre.
Particules ? Aussitôt, mes pensées se mirent à songer au phénomène de l’intrication quantique. Celui-ci suggère l’existence de corrélations entre deux objets qui peuvent rester en relation, en « communication », même s’ils sont séparés par une grande, voire très grande distance. Ainsi, j’imaginais quelque peu naïvement que plusieurs de ces de ces grains quelconques de « poussière de vie » pouvaient fort bien se répondre et s’identifier où qu’ils pussent se trouver.
Ainsi, mon imagination avait trouvé une façon quelque peu singulière de rendre mon cher oncle vivant à tout jamais…
J’imaginais déjà ces fragments minuscules entamant un balai surnaturel et invisible, non seulement là où je me trouvais à l’instant même, mais aussi bien n’importe où sur terre, comme une présence instantanée à la fois dans le temps et dans l’espace.

Dans l’après-midi, je me rendis au sommet du Salève, cette montagne qui domine de ses mille quatre cents mètres le village du Châble-Beaumont où naquit mon père au début du siècle dernier et où j’ai sans doute acquis, et gravé, mes plus anciens et magnifiques souvenirs. Cette montagne offre un double point de vue. Côté nord, il domine non seulement le petit village mais aussi la large cuvette où l’on peut admirer Genève et le lac Léman, les monts du Jura et imaginer, car enfoui à cent mètres sous terre, le large cercle du LHC, le plus grand accélérateur-collisionneur de particules au monde. Côté sud sud-est, si le temps le permet, et ce jour-là les conditions étaient remarquables, toute la chaîne du Mont-Blanc, et même le lac d’Annecy dans son écrin de montagnes. C’était absolument fabuleux. Plus je montais par la route sinueuse au milieu de la forêt, plus je sentais l’émotion me gagner, revivant les balades de mon enfance dans les sous-bois odorants. Arrivé presque au sommet, je n’avais plus qu’une dizaine de minutes de marche avant d’atteindre le Piton, cime que je n’avais pas gravie depuis plus de cinquante ans. Comme lors de la découverte, un peu plus d’un mois auparavant, des premiers rivages englacés de la péninsule Antarctique, tout comme souvent dans des lieux tout aussi exceptionnels de beauté de par le monde, je sentis des larmes me couler le long du visage. Pas des larmes de tristesse, oh non !, mais de bonheur, de pur bonheur face à ces splendeurs de la nature.

Mais le plus étrange, c’est que je crus sentir proches, tout proches, virevoltant autour de moi, des grains de poussières invisibles, ceux que la brise avait emporté le matin même dans les espaces bleutés du ciel de printemps de la Balme de Sillingy. Mon oncle Henri était là, encore là, toujours là, et je savais qu’il le serait à tout jamais.

Henri devenu poussières de vie…

lundi 6 février 2017

65°06’ sud 64°03’ ouest.


En cherchant bien, sur un planisphère (à condition qu’il descende assez bas !) ou alors sur une mappemonde, vous parviendrez sans doute à localiser, au moyen des coordonnées géographiques ci-dessus, l’île Pléneau…
Pléneau, du nom de l’un des membres de l’état-major du Français, bâtiment commandé par Jean-Baptiste Charcot qui entreprit une expédition vers le pôle sud en 1904-1905. Cette petite île est située à proximité du cercle polaire antarctique.

Après m’être approché en juin dernier du pôle nord, découvrant l’archipel du Svalbard, j’avais déjà décidé de me rapprocher de son opposé, durant l’été austral, sans toutefois en être aussi près, ce genre d’expédition étant en général exclusivement réservée aux scientifiques. Mais aborder la péninsule Antarctique me semblait être déjà une extraordinaire aventure.

Celle-ci est désormais à portée de main. Dans deux semaines, après de nombreuses heures d’avion, gagnant Buenos-Aires puis Ushuaia, la ville la plus extrême de l’hémisphère sud, je pourrai monter à bord du navire qui s’aventurera dans le périlleux et mouvementé Passage de Drake. Passé les Îles Shetland du sud, il dirigera alors son étrave vers la pointe nord de la péninsule, face à la mer de Weddell, longeant ensuite sur plusieurs milles la côte ouest jusqu’à cette île minuscule, le point austral le plus extrême que j’aurai pu atteindre.
Depuis Paris, pas moins de 14 300 kilomètres. Mais, depuis Pyramiden, cette ville fantôme du Svalbard située par 78°41’ nord, ma plus haute latitude, la distance est alors de 17 650 kilomètres…
Ces deux lieux extrêmes, qui matérialiseront les bornes de mon univers connu, seront les pivots du livre que j’ai entrepris d’écrire et dont la première partie, celle consacrée au Svalbard, est à présent achevée. Vais-je revenir aussi désemparé, perturbé, troublé ? Vais-je atteindre là aussi une limite à ne plus désirer franchir ? Je ne le sais encore. Mais, à lire les récits des grands explorateurs du début du XXème siècle, véritables aventuriers qui étaient loin de disposer du matériel et de l’équipement que nous possédons aujourd’hui, tous animés d’une volonté de fer et d’un véritable feu sacré, les Shackleton, Charcot, Nordenskjöld, Ross ou encore Amundsen, on ne peut que rester muet d’admiration devant leurs prouesses, leur inépuisable énergie, leur bravoure sans limite, eux qui jamais n’ont douté. Les quelques lignes ci-dessous, outre un hommage à leur mémoire, ont été pour moi une des raisons qui m’ont poussé à vouloir partir, d’une façon certes bien plus confortable, vers ces univers figés et englacés qui ne cessent de m’attirer et qui les ont tant attirés et fascinés eux aussi.

« De tous côtés des terres blanches, décolorées, coupées d’ombres fauves ; l’impression d’un fragment de lune tombée à la surface de l’océan, et dont le sommet émergeait. » (Otto Nordenskjöld,  Vingt-deux mois dans les glaces,  Paulsen, 2013, p.38)

« Un paysage étrange. Un sol déchiré de profondes crevasses ; au-dessus, des murs de rochers hérissés de tours et de gigantesques blocs qui ont l’air de sphinx préposés à la garde de cette solitude énigmatique. Nulle part trace de végétation, pas le moindre atome de terre ou de sable. Rien que des rochers arides et des nappes de cailloux agglomérés comme un macadam par le souffle puissant et inlassable des ouragans. » (Ibid. p.66)

« La nuit est splendide, calme et froide. (…) La lune brille, merveilleuse, et les étoiles se détachent comme des parcelles en fusion blanche et froide. Tout ce qui m’environne paraît un morceau détaché de l’astre même qui l’éclaire ; des glaces et de la mer, de la neige et des montagnes semble sortir cette lumière divine, irradiation mystérieuse, auréole pure et froide d’une région céleste. Et les icebergs et la mer, et les grandes montagnes et les rochers et la lune et les ombres elles-mêmes sont des divinités puissantes, larges, calmes, majestueuses dans le néant. » (J.B. Charcot, Le Français au Pôle Sud, Librairie José Corti, 2006, p.131)

« D’où vient donc l’étrange attirance de ces régions polaires ? (…) D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir de l’inconnu ? » (Ibid. p.294-5)


Trouverais-je là-bas, « en bas », les réponses à ces mêmes questions… ?



Une webcam, régulièrement mise à jour, existe à la station américaine Palmer, située légèrement plus au nord de l’île Pléneau. Elle donne un bon aperçu du paysage en temps réel.

mardi 29 novembre 2016

Henri Cettour 1917-2016

Mon oncle Henri vient de nous quitter en ce 28 novembre 2016.

Une fois la tristesse, l’émotion passée, comment ne pas rendre hommage à cet homme si riche qui laisse derrière lui un grand vide ? Mais aussi avec un sourire, car il y aurait tenu, une coupe de Champagne à la main ! Nous lui devons tant de souvenirs.

C’était le mari de la sœur de mon père.
Toute sa vie ne fut consacrée qu’à la mise en valeur de l’autre, car jamais il ne voulut apparaître en première ligne. Pourtant…

Tout jeune, il aida sa mère, restauratrice à Évian, que son mari venait d’abandonner, l’épaulant alors que son frère allait bientôt disparaître, vaincu par la maladie. Pour ce faire, ses mollets de futur sportif lui permettaient, avec aisance, de porter, en vélo, les plis urgents ainsi que les télégrammes destinés aux résidents huppés de l’Hôtel Royal qui dominait le lac.
En 1938 (je vous laisse calculer son âge !), il courait le 100 mètres en 11 secondes ! Quand je l’interrogeai, il y a dix années de cela, dans un restaurant de Chamonix qu’il aimait particulièrement, sur la façon dont il avait réussi cet exploit, avec le matériel de l’époque, il me répondit tout naturellement : « les starting-blocks n’existaient pas ; on avait chacun une petite pelle qui nous permettait de creuser un appui pour chaque pied au niveau de la ligne de départ. Et la piste était à base de cendre et de scories… » !

Il fut longtemps inspecteur au Ministère de la Jeunesse et des Sports, où il fit d’ailleurs la connaissance d’un ami qui resta à ses côtés sa vie durant, Raymond Joly, centenaire depuis juin dernier, et qui doit se sentir bien seul aujourd’hui…

Il écrivit et publia aux Éditions Le Moniteur, en 1991, une véritable bible qui est encore une référence à ce jour, « Stades et terrains de sport ».
Avec une de ses autres bonnes relations également, l’architecte Roger Taillibert, il apporta ses conseils sportifs et techniques dans le cadre, notamment, du complexe olympique de Montréal puis dans le complexe sportif et culturel de Chamonix qui abrita et abrite encore l’ENSA, l’École Nationale de Ski et d’Alpinisme… dont il fut le directeur plusieurs années.

C’est dans cette ville mondialement connue, une des rares au monde, la seule me disait-il souvent, qui soit aussi près d’un sommet mythique, le Mont Blanc, et que l’on peut rejoindre sans difficulté par la route ou le train, qu’il s’établit définitivement.

C’est là, dans l’ancienne ENSA, devenue ensuite centre Jean Franco, puis maison de retraite, qu’il vient de nous quitter, au pied de ce massif sublime qu’il aimait contempler chaque jour…


À toi, mon oncle Henri.

jeudi 24 novembre 2016

Juste une question de distances !


18692 kilomètres, c’est la distance qui sépare la petite ville de Longyearbyen (Spitzberg, archipel du Svalbard) du pôle sud.

Deux mille kilomètres, c’est environ la distance entre, par exemple, Paris et Marrakech, Athènes, Kiev ou Saint-Pétersbourg.

Mais deux cents kilomètres, plus ou moins, c’est aussi la distance que j’ai parcourue à chaque fois, au cours de ces derniers mois, partant de Paris pour gagner trois villes ou régions qui m’ont laissé des souvenirs au moins aussi prégnants que ceux de mes lointains voyages !
Il ne suffit pas forcément de faire de grands trajets pour être conquis par des paysages ou des villes dignes d’admiration et en être émerveillé.

Lille, où je vécus une dizaine d’année jadis, poursuivant mes études et démarrant ma vie professionnelle, me conquit une nouvelle fois. Comme elle mérite bien son nom de « Capitale des Flandres » ! Tout y est si beau, si flamboyant dans ses vieux quartiers superbement rénovés. Flâner au gré de ses envies, de son inspiration du moment, lever les yeux et admirer de magnifiques façades se détachant sur un vaste ciel bleu (oui, il fait beau dans le Nord !), déambuler au hasard, savoir se poser sur un banc dans l’un des nombreux jardins en train de se parer des couleurs de l’automne, tout contribue à vous rendre heureux.

Découverte au cours de l’été 2015, la région champenoise, étonnamment si proche de Paris (elle débute à soixante-dix kilomètres de la capitale), m’avait ravi une première fois. La paisible vallée de la Marne, bordée de coteaux verdoyants où les rayons d’un chaud soleil faisaient lentement mûrir les grappes fécondes, l’opulente Épernay et ses riches demeures, la visite étonnante, en petit train, des caves souterraines de la maison Mercier (à ne manquer sous aucun prétexte !) m’avaient laissé un durable souvenir. L’automne installé, je souhaitais à nouveau me repaître de ces beautés, cheminant tranquillement depuis Château-Thierry jusqu’en plein milieu des vignobles, parés cette fois de teintes cuivrées et aux reflets mordorés indéfinissables. Savourer avec des amis le pétillant nectar, un œil en contrebas sur la vallée tranquille, où les dernières écharpes de brume s’évanouissaient sous le soleil de midi, ne peut que rester gravé dans la mémoire.

Les vents automnaux semblaient avoir voulu se calmer provisoirement pour me permettre de profiter pleinement de cette autre ville située à moins de deux heures de Paris, Troyes, autre joyau de la Champagne. Je reste encore aujourd’hui sous le charme de cette cité admirable et si riche en monuments de toutes sortes. Vieilles maisons en briques et colombages, rues étroites au point que parfois les toits se rejoignent, demeures fastueuses, nombreuses églises toutes aussi splendides les unes que les autres et dont certaines recèlent de véritables trésors (comment oublier l’extraordinaire jubé de pierre de l’église Sainte Madeleine, chef d’œuvre de l’Art flamboyant, tout comme ses magnifiques vitraux datant du début du XVIème siècle ?). Le hasard me fit assister le dimanche à la grand-messe, en présence de l’évêque. Mais ce furent surtout les échos d’une musique entendue depuis l’extérieur qui me firent à nouveau pénétrer dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul pourtant visitée la veille. Un orchestre de cuivres et de percussions, accompagné d’un chœur mélodieux, scandaient la cérémonie aux sons d’une musique résolument moderne qui me conquit d’emblée. Comme une signature magistrale avant que je ne quitte cette ville où je reviendrai, c’est sûr. Une musique dont les échos plus qu’étranges résonnent encore à mes oreilles.


Oui, juste une question de distances. Relativiser, rester curieux, sans cesse avide de nouvelles découvertes. Le plaisir des yeux et les émotions qui les accompagnent peuvent parfois se situer à deux pas de chez soi.

Alors, allez, allons…

dimanche 9 octobre 2016

La vie… d’un touriste.

Ce grand écrivain, dont la vie remonte à plus d’un siècle et demi, ne m’avait pas laissé un émouvant souvenir lorsque je dus étudier, des mois durant, au lycée Condorcet à Paris, l’une de ses œuvres majeures et il s’était peu à peu enfoui au plus profond de ma mémoire.
Tiens, mémoire… (avec ou sans s ? Un indice ?)

Dès sa sortie en 1966, déjà sous le charme ensorcelant des films de François Truffaut, j’allai voir Fahrenheit 451 (nouvel indice !). À la fin du film, on se retrouve dans une forêt, isolée de la ville moderne où les livres sont interdits et donc brûlés. Là, vivent des hommes et des femmes qui sont peu à peu devenus des hommes-livres, apprenant par cœur, et les récitant sans cesse, des ouvrages de façon à ce qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Le réalisateur fait ensuite progresser sa caméra de l’un à l’autre, chacun déclinant son identité sous la forme du livre qu’il représente. Longtemps je fus intrigué par le titre de l’un d’eux, ignorant pour quelle raison l’auteur de la future et admirable Nuit américaine l’avait choisi : Vie de Henry Brulard.
Le voile est désormais levé ! L’écrivain mystérieux est démasqué : le grand Stendhal, Henry Beyle, ou encore Henry Brulard, l’auteur de Le Rouge et le Noir du lycée.

J’ignorais il y a peu de temps encore qu’il avait écrit Mémoires d’un touriste. Sans doute avais-je retenu le titre au détour d’un de ces nombreux livres qui ne cessent de m’accompagner lors de mes virées un peu partout sur la planète. Je finis donc par me le procurer, le débutant dans l’avion  qui m’emmenait vers le Svalbard en juin dernier. Malgré son épaisseur il me fallut moins de deux mois et demi pour le dévorer, tant je pris un plaisir intense à sa lecture. Oh, n’allez pas vous imaginer des destinations lointaines ! Non, ce touriste, certes un peu particulier, nous emmène en France, tout simplement. Mais que de découvertes, que de richesses au fil des pages. Je n’en citerai que deux, car elles m’ont particulièrement marquées. Celle de Nantes, que l’écrivain de La Chartreuse de Parme a manifestement aimé parcourir à pied, et Beaucaire en pleine période de foire.

« Réconcilié » avec cet auteur à la personnalité déconcertante et insaisissable, mais au romantisme particulièrement sensible, je ne pouvais que continuer avec la Vie de Henry Brulard, autobiographie quasiment psychanalytique avant la lettre, inachevée, écrite sur le tard à plus de cinquante ans et qui ne sera publiée que longtemps après sa mort. Mon bonheur fut non moins égal, et quatre petites semaines me suffirent pour découvrir une personnalité troublante mais aussi les premières années de vie de l’écrivain qui comptèrent tant par la suite. Tout s’éclaira également quant au choix de ce titre par François Truffaut, comme si le réalisateur avait voulu par là régler quelques comptes avec son enfance, leur vécu à l’un comme à l’autre s’inscrivant en clair dans leurs œuvres.

« Le hasard a fait que j’ai cherché à noter les sons de mon âme par des pages imprimées » (Vie de Henry Brulard)